Manque de cimetière à Bangui: lettre ouverte de Paul-Crescent Beninga à la Minusca
Lettre ouverte à la Représentante Spéciale du Secrétaire Général des Nations Unies en République Centrafricaine
Dr Paul-Crescent BENINGA
Citoyen Centrafricain
Madame la Représentante spéciale ;
L’opinion aussi bien nationale qu’internationale était surprise d’apprendre, à la faveur d’une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux dans la soirée du jeudi 22 mai 2025, que la MINUSCA suit de près « la douloureuse question du manque de cimetière à Bangui en multipliant les démarches et les initiatives afin d’identifier de nouveaux sites »
Il ressort de cette sortie médiatique que l’idée d’associer la MINUSCA à « la douloureuse question du manque de cimetière » vient de nos autorités, notamment de l’élite politique dirigeante.
Madame la Représentante spéciale,
L’intérêt de cette missive qui se veut ouverte est, d’une part, de s’opposer à l’appui de la MINUSCA, et, d’autre part, de rappeler, si besoin en était encore, ce qui est attendu de cette
Mission adjuvante.
I- L’opposition à l’appui de la MINUSCA dans la construction d’un cimetière à Bangui
Point n’est besoin de vous rappeler la superficie de la République Centrafricaine (RCA) et sa démographie. J’ai souvent l’habitude de rappeler que la RCA est un grand pays du point de vue de sa superficie mais demeure démographiquement petit, 6 000 000 d’habitants pour une superficie de 623 000km2.
Ces données nous renseignent – sans procéder à une étude de terrain–sur la disponibilité de nos terres, mieux encore, de l’espace pouvant abriter plusieurs cimetières à Bangui et dans nos villes de provinces. Il ne devrait donc pas se poser un problème de cimetière à Bangui, encore moins dans nos villes de provinces. Contre toute-attente, le problème se pose avec acuité et l’élite politique n’a pas trouvé mieux que de l’adresser à la MINUSCA. Il s’agit d’une demande maladroite à laquelle il convient d’opposer une fin de non-recevoir pour les raisons ci-après.
1 Propos tiré de la vidéo.
- La disponibilité des terres et des moyens financiers
Comme je l’ai dit auparavant, la RCA ne manque pas d’espace pour construire un cimetière.
Nous disposons de vastes étendues de terre permettant à la ville de Bangui d’abriter deux ou trois cimetières. En témoigne notre politique foncière depuis la promulgation de la loi du 24 juillet 2023 régissant la « tokénisation » des ressources naturelles et foncières. Celle-ci donne droit aux étrangers d’acquérir, par le mécanisme de « tokénisation », à la fois des espaces de terre et la nationalité centrafricaine à l’heure où se pose avec gravité le problème de la « centrafricanité ».
Vous aurez compris que les fonds tirés de la vente des terres aux étrangers, et ce, à la faveur de la « tokénisation », peuvent servir à la construction de cimetières. Ce serait, sans aucun doute, un hommage rendu à nos ancêtres dont les terres sont vendues et désacralisées. Un reportage intitulé « Rwanda : la diplomatie militaire » encore disponible sur Youtube laisse entendre qu’un homme d’affaires rwandais, ancien ministre, a acheté sur axe Bangui – Damara plus de 40 000 hectares de terres dont 5000 ont été défrichées. Qu’avons-nous fait de cet argent ?
1.2- La reconquête du sens de l’honneur, de la fierté nationale, d’orgueil de soi et de la souveraineté
Les crises militaro-politiques récurrentes auxquelles le pays est confronté depuis son accession à l’indépendance ont certainement développé un complexe d’infériorité chez certains compatriotes au point de leur faire ranger aux placards le sens de l’honneur, la fierté d’appartenir à la RCA et l’orgueil de soi. La demande qui vous a été adressée honnit la République et relève du déshonneur et de la mendicité.
Il me plaît de rappeler que nous ne sommes pas sous tutelle des Nations-Unies pour attendre d’elles des actes qui relèvent de la souveraineté d’un État. Construire un cimetière est un acte de souveraineté, une politique publique nationale qui relève exclusivement de la responsabilité de l’État et de ses organes déconcentrés et/ou décentralisés.
Madame la Représentante Spéciale, la souveraineté ne se décrète pas ! Laissez-nous construire nous-mêmes nos cimetières pour enterrer nos morts. Votre appui ne sera pas considéré comme une aide, mais une prime à la démission de la responsabilité de nos institutions, une infantilisation du peuple centrafricain. Nous n’en voulons pas. L’audience accordée à cette demande nous renseigne sur la nécessité de vous concentrer sur le mandat de la MINUSCA.
II- Nécessité de recentrer les actions de la MINUSCA conformément à la résolution 2759 de novembre 2024
Il ressort de la lecture de la résolution 2759 du 14 novembre 2024 que le Conseil de sécurité a, à sa 9783e séance, assigné à la MINUSCA des tâches prioritaires que sont :
✓ La Protection des civiles ;
✓ L’Appui à l’extension de l’autorité de l’État, au déploiement des forces de sécurité et au maintien de l’intégrité territoriale ;
✓ Les Bons offices et l’appui au processus de paix, y compris la mise en œuvre du cessez- le-feu et de l’APPR ;
✓ L’Aide à l’acheminement immédiat, complet, en toute sécurité et sans entrave de l’aide humanitaire ;
✓ La Protection du personnel et des biens des Nations-Unies.
2.1- L’inadéquation entre la construction du cimetière et le mandat
Madame la Représentante spéciale, de ces cinq tâches prioritaires, où est-ce que vous inscrirez la construction d’un cimetière ? Il paraît important pour la Mission de clarifier/d’interpréter ses actions en se référant aux priorités définies dans son mandat. Car tout porte à croire que la Mission ne sait pas où elle veut aller et ignore peut-être sa mission régalienne. La construction d’un cimetière par la MINUSCA répond à quelle priorité ? Protection des civiles ?
Restauration de l’autorité de l’État ? Ou encore appui au processus politique ?
Vous sembleriez refuser à vos collaborateurs des fonds pour financer des projets sérieux qui répondent aux priorités préalablement définies. Vous verrouilleriez le financement des projets à impact rapide au point de désigner vous-même les partenaires dans l’intérêt de ne financer que des activités qui vous plaisent. C’est à croire que vous participez à la pré-campagne en faveur d’un candidat.
La responsabilité d’un tel état de fait incombe à nous – citoyens centrafricains – qui avons laissé faire. En témoigne le traitement réservé à certaines catégories de compatriotes dans la Mission et dans les agences des Nations-Unies.
2.2- Regard critique du traitement réservé aux nationaux à la MINUSCA
Le Groupe de Travail de la Société Civile sur la Crise Centrafricaine (GTSC) reçoit en moyenne une plainte par mois des compatriotes qui sont maltraités dans la Mission. Certains compatriotes ont perdu leurs contrats de manière abusive du fait des caprices de certains responsables.
D’autres ont travaillé pendant plus deux ans comme temporaires, et ce, en violation de la législation centrafricaine. A titre d’illustration, je vous ai adressé le 18 avril 2024 un courrier pour dénoncer la situation des employés du Bureau des Nations-Unies Pour les Services d’Appui aux Projets (UNOPS) détachés à la MINUSCA. A ce jour, ces compatriotes n’ont pas obtenu réparation.
Des voix s’élèvent aujourd’hui pour dénoncer les licenciements des nationaux dans les agences des Nations-Unies (nous y reviendrons après enquêtes) au prétexte de tensions budgétaires. Le paradoxe est que la Mission continue de recruter l’ancien personnel de la MINUSMA aux dépens des nationaux. Cette infantilisation du peuple centrafricain n’a que trop duré.
Fait à Bangui, le 23 mai 2025



